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Palais mémoriel ou palais mental : comment ne plus rien oublier (ou presque)

27 Mai 2015   (1794 mots)

Qui n’a jamais ressenti la frustration de savoir qu’on a su quelque chose… mais de l’avoir oublié. La liste de courses, la liste des invités, le nom d’un client, où nous avons mis les clés… Notre mémoire nous joue des tours, et cependant, elle recèle un potentiel formidable.

Avec un peu de travail et de volonté, il est possible d’améliorer très fortement ses performances. L’objectif de ce billet est justement de faire un point sur une technique appelée “palais mémoriel” ou “méthode des loci”, conçue justement pour nous aider à moins oublier.

Introduction

J’ai une très mauvaise mémoire des noms. Auteurs, chanteurs, acteurs, clients (!) : retenir leurs noms me demandent un effort disproportionné, et je n’y parviens bien souvent qu’au bout de la 3ème ou 4ème fois que je les rencontre. Pour les chiffre en revanche, ma mémoire est correcte. Je suis bien plus à l’aise pour retenir des liens logiques sous forme de diagramme que je visualise dans ma tête, ou une liste de mots à partir desquels je forme par exemple un anagramme.

Nous avons tous connu cette frustration de devoir retenir quelque chose de particulièrement important, et quelques jours ou semaines plus tard d’être incapable de s’en souvenir.

La mémoire humaine est à la fois extrêmement puissante mais aussi tout à fait frustrante. Il ne suffit pas de vouloir se rappeler pour le faire ; c’est un outil qu’il faut faire travailler, l’entretenir et l’améliorer. A partir de techniques issues de l’antiquité, à l’époque où les livres étaient plus que rares (!), la recherche de la deuxième moitié du XXè siècle a permis de développer des stratégies pour développer nos capacités.

La méthode des loci, ou palais mémoriel, est une des stratégies possibles pour retenir un grand nombre de choses, d’objets, d’événements ou de nombres. Combiné à une stratégie pour associer images et choses à retirer, elle permet d’améliorer sensiblement ses capacités. Ramenée très récemment au goût du jour auprès du grand public dans l’excellente série Sherlock, elle est cependant décrite dès l’antiquité.

Copyright Hartswoodfilms

Son objectif ? Permettre de se rappeler un grand nombre de choses, d’objet, d’événement, de mots, sur le long terme. De quoi ne plus oublier la date d’anniversaire de la belle-mère !

Certains la présentent comme une technique ésotérique. Mais rien de plus rationnel, et avec un peu de travail et de motivation, elle est à la portée de tous.

Le fonctionnement de la mémoire

Certains sont dotés d’une mémoire phénoménale. On dit que Kim Peek, l’homme qui a inspiré le personnage joué par Dustin Hoffman dans Rain Man, était capable de se souvenir mot pour mot des 12 000 livres qu’il a lu dans sa vie. Si cela semble désespérant pour le commun des mortels, le mémoire est plutôt, à de très rares exception près, plus une histoire de technique qu’une histoire de capacité phénoménale.

Dans son livre “Moonwalking with Einstein”, Joshua Foer découvre et va même jusqu’à participer à un championnat national de mémoire. Ses échanges avec les participants lui font prendre conscience que tout est une affaire de technique beaucoup plu que de capacité. En résumé, tout le monde peut le faire, et une grande capacité de mémorisation n’est pas limité qu’à une petite fraction de la population.

De manière synthétique, une mémoire efficace s’obtient en s’appuyant sur quelques concepts simples :

  • se souvenir nécessite un effort conscient. On a tous en tête une mémoire idéale qui se souviendrait de tout et sans limite de temps. Ce n’est pas le cas. Pour se souvenir, il faut faire un effort. Se souvenir immédiatement du numéro de téléphone d’un nouveau contact professionnel ou de son nom requiert d’y porter attention. Bien entendu, avec le travail et la mise en place de routines, l’effort diminue. Mais globalement no pain, no gain.
  • le cerveau humain fonctionne principalement par association. C’est la clé de la mémoire. Un fait isolé est beaucoup moins bien fixé qu’une toile d’éléments reliés entre eux. C’est d’ailleurs un composant critique de l’intelligence : la capacité à tisser des liens entre des faits apparemment indépendants.
  • la mémoire est principalement sensorielle. Retenir implique donc de mobiliser ses sens, de visualiser des images, de mobiliser des odeurs, des goûts ou des sons.
  • la mémoire fonctionne bien mieux lorsqu’il s’agit de sujets marquants. Il y a une très grande différence entre se souvenir de ce qu’on a mangé il y a 4 jours, à midi, et se souvenir d’un repas dans un grand restaurant. La différence : le second sortait de l’ordinaire.

La conclusion de ces observations ? Se souvenir nécessite de penser consciemment à le faire, en reliant le sujet à des éléments déjà connus et particulièrement vifs et différenciés. Lorsqu’on fait des efforts de mémorisation, il ne faut pas hésiter à exagérer ces associations : faire chanter une bouteille de vin dotée d’un visage pour se pas oublier la boisson de la soirée, mettre Bill Clinton dans une situation très intime lorsqu’on se souvient de la liste des présidents des Etats-Unis ou associer consciemment le parfum à la lavande de la personne croisée lors d’une soirée “networking”.

Un autre élément particulièrement important dans le fonctionnement de la mémoire est la courbe d’oubli. A chaque fois que nous mobilisons un élément de la mémoire, nous le renforçons, c’est-à-dire que les connexions entre les neurones sont établies de manière plus ferme. Inversement, si nous ne l’‘utilisons pas, les liens s’effacent progressivement, jusqu’à complètement oublier.

Ebbinghaus 1 a ainsi synthétisé la qualité de la mémoire au fur et à mesure du temps, à travers la courbe d’oubli :

Plus le temps passe, plus on oublie. Mais, plus important, on oublie d’autant plus vite que la mémoire est fraiche. Il est donc important de mobiliser rapidement la mémoire après l’avoir acquise, pour bien la fixer, puis d’espacer ces mobilisations en fonction du temps passé et de la qualité de la fixation. Les applications destinées à stimuler la mémoire, comme memrise, fonctionnent d’ailleurs sur ce principe.

Comme Arya, le personnage dans Game of Thrones qui répète régulièrement la liste des ennemis responsables de son malheur et dont elle s’est jurée de se venger, il est important de répéter régulièrement ce dont on veut se souvenir.

Le Palais Mémoriel

C’est quoi ?

Au final, qu’est ce qu’un palais mémoriel ? Et à quoi sert-il ?

On l’a vu, la mémoire fonctionne de manière optimale lorsqu’on associe des images à ce dont on veut se souvenir et qu’on lui donne un contexte. Le palais mémoriel est tout simplement l’application de cette idée.

Il s’agit alors de disposer dans sa tête d’une représentation précise d’un lieu, qu’on va utiliser pour stocker les souvenirs sous forme d’image. Un bon exemple est la maison ou l’appartement de votre enfance : suffisamment clair en mémoire et assez riche pour y stocker un grand nombre de choses.

Utiliser ce palais mémoire, c’est tout simplement parcourir dans son esprit un chemin (de l’entrée vers le lit), et de déposer tout le long des éléments à mémoriser. Ainsi pour se souvenir de la liste de course, on pourra déposer le chocolat en poudre sur la porte, le lait dans la boite à clé, le riz sur le portemanteau… jusqu’aux carottes sur le lit. Se souvenir de la liste, c’est alors re-parcourir le même chemin, et à chaque point retrouver ce qui y a été stocké.

Stocker dans le palais mémoriel ?

Cela semble simple voir même trivial présenté comme cela, mais il est important de faire attention à des détails importants. Une très importante partie de l’utilisation du palais mémoriel est la fixation des éléments à mémoriser. Comme indiqué plus haut, il est critique que cela soit fait sous forme d’images vives, différenciantes, colorées, choquantes, pour qu’elles laissent une trace forte.

Déposer une mémoire passe donc par deux étapes. La première est la création de l’image. Pour les carottes, il ne faut pas hésiter à visualiser des carottes en train de s’entretuer pour obtenir l’attention, l’une vantant sa taille et l’autre sa couleur rouge, tandis qu’une troisième s’étouffant en dessous. La seconde est la visualisation de ce “tableau” au sein du palais mémoriel, intégré dans le décor. Si on dépose les carottes sur une table, son plateau pourra lui-même être composé de carottes par elle. Ainsi, lorsqu’on parcourra à nouveau le chemin, il sera quasiment impossible de rater chacun de ses éléments. A l’usage bien sûr, ces deux étapes finissent par être fusionnées. Il est aussi important que la mémorisation se fasse du point de vue de celui qui parcoure le chemin, et qui doit visualiser la scène de sa position dans la pièce.

Certains “professionnels” de la mémoire pensent d’ailleurs qu’être doué dans ce domaine est plus une affaire de créativité (créer des images marquantes) plutôt que de capacité de stockage.

Conclusion (intermédiaire)

Avec des techniques telles que le palais mémoriel, il est possible de retenir la liste de courses, la liste des choses à faire, les dates d’anniversaire de la famille, le discours qu’on va donner devant le comité de direction ou la liste des invités. Chez les participants aux différents concours, la méthode des loci est aussi utiliser pour retenir jusqu’à plusieurs centaines de nombres arbitraires entre 00 et 99, des jeux de cartes dans l’ordre ou une liste de mots aléatoires.

L’objectif de ce billet était d’expliquer globalement le principe de la méthode des loci, ou palais mémoriel. Dans un prochain article, je rentrerai un peu plus dans le détail de son utilisation effective (comment gérer un parcours ? Doit-on avoir plusieurs palais ? Comment les réutiliser ? Peut-on stocker plusieurs souvenirs à un même endroit ?…) ainsi que quelques éléments de stratégies pour se souvenir des chiffres, ce qui est toujours utile pour retenir les numéros de téléphones ou les plaques d’immatriculation.

En parallèle de la rédaction de ces quelques articles, j’ai commencé à mettre en place cette stratégie, qui, on le verra, demande un peu d’investissement avant de produire les premiers résultats. Je posterai probablement un autre billet pour partager mon expérience.

Références

  • Joshua Foer (2012). Moonwalking with Einstein.

Illustration en tête d’article : Copyright Allan Ajifo

Notes

  1. si vous souhaiter retenir ce nom, il est très fortement recommandé d’y associer un image vive. Par exemple un trader rentrant dans une salle de réunion, le sourire aux lèvres, et annonçant aux collègues réunis “Et bing, ça repart à la hausse”. 


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